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Trois capteurs dans l'Estibète
Pose de trois TMS-4 dans un vallon de Hautes-Pyrénées, par un matin de mars où la roche brûle les doigts. Un récit de terrain en compagnie d'une botaniste qui surveille depuis dix ans la persistance des sphaignes au pied du Bigorre.
Équipe
- Léa Marsan, écologue, CBN Pyrénées-Midi-Pyrénées
- Six naturalistes amateurs et amatrices
- Vie Jean-Francois, observatrice
I. Avant la montée
Sept heures et quart, parking de Lhèris. Le ciel est d’un bleu d’hiver bien qu’on soit en mars, et l’air sent la résine froide. Léa Marsan déballe sur le capot d’une voiture trois petits cylindres blancs aux extrémités noires. Trois capteurs TMS-4. À première vue, des objets quelconques, des thermomètres de jardin un peu compliqués. À l’intérieur, quatre sondes calibrées qui relèveront, toutes les quinze minutes pendant les dix prochaines années, la température de l’air à quinze centimètres au-dessus du sol, à la surface, à six centimètres de profondeur, et l’humidité du substrat. Une mémoire interne suffit pour quatorze ans de données.
Léa nous tend un protocole imprimé sur papier épais. Trois pages, illustrées, qu’elle a écrites avec une herpétologue de Toulouse l’hiver dernier. Choisir un point représentatif. Préparer le sol. Insérer le capteur perpendiculairement à la pente. Reboucher. Prendre quatre photographies orientées nord, est, sud, ouest. Géoréférencer. Inscrire le numéro du capteur, le propriétaire, le nom de la personne qui a posé. C’est tout. Ces gestes sont d’une banalité tranquille. Ils valent pourtant des années de modèles climatiques régionaux qui peinent à résoudre le grain du paysage.
II. La marche
Le sentier monte à travers une chênaie pubescente clairsemée, puis bascule sur un versant nord couvert de hêtres. La transition est nette : en cinquante mètres de dénivelé, la végétation s’inverse. Sous les hêtres, la mousse au sol se densifie, le polytric apparaît par plaques nettes. Léa s’arrête, montre du doigt sans parler. C’est un signe. Le sol garde l’humidité de l’hiver, la canopée filtre les ondes thermiques, le microclimat tient.
Je regarde l’altimètre du téléphone. Mille deux cent dix mètres. Ici, le modèle climatique national à huit kilomètres voit une moyenne annuelle de 9,2 °C. Léa parie qu’à cinq centimètres dans le sol, le capteur indiquera un degré et demi de moins, peut-être deux. Personne n’a jamais mesuré. C’est exactement la marge qui sépare une station qui persiste d’une station qui se contracte.
III. Le premier point
Mille deux cent quatre-vingt mètres. Replat tourbeux d’une dizaine de mètres carrés, alimenté par une source qui suinte de la roche calcaire. Sphaignes en coussinets, polytric commun, deux pieds d’asplenium viride accrochés à un caillou humide. Léa délimite le périmètre du capteur avec un cordon orange. Elle accroupit, gratte la mousse, expose un mince horizon de sol noir, puis enfonce le TMS-4 jusqu’au cran de butée. Six centimètres dans le sol, surface au niveau du substrat, quinze centimètres dans l’air. La position est juste.
Elle inscrit le numéro de série au feutre indélébile sur le carnet, prend la position GPS, photographie le capteur, photographie les quatre directions, et note la couverture nuageuse à l’œil. Vingt-deux pour cent. Elle dit :
« Le seul truc qu’on n’a pas mesuré, c’est ce qu’il y a entre les mailles du modèle. C’est précisément là que les espèces tiennent. »
IV. Le deuxième point
Mille quatre cent quatre-vingts mètres. Un vallon plus exposé, où la pente nord se relève brièvement vers une combe. La sphaigne disparaît. Le polytric persiste mais il est plus rare. La hêtraie se mêle de quelques sapins. Léa explique qu’elle veut suivre justement la frontière où la cohorte boréale recule. Le capteur dira si l’humidité tient encore en plein été, ou si le seuil est déjà franchi.
Pendant qu’elle prépare le terrain, deux participants identifient une Ramaria coralloïde au pied d’un hêtre, et une marque récente sur l’écorce : un blaireau a frotté ici cette nuit. Quelqu’un dit qu’il faudrait noter ces indices dans le carnet. Léa demande de prendre une photo géoréférencée, elle versera l’observation dans la base.
V. Le troisième point
Mille six cent quatre-vingts mètres. Au-dessus de la limite supérieure des hêtres. Pelouse à Festuca eskia, blocs erratiques moussus, vent du nord qui durcit l’air. Le capteur posé ici servira de témoin altitudinal. Il dialoguera, à terme, avec ceux du Néouvielle et de la combe de Gavarnie, plus haut, plus au sud. Léa indique le sommet du Pic du Midi à l’horizon : vingt kilomètres à vol d’oiseau, peut-être deux degrés en moins à la station du sommet pendant la même heure.
J’ai les doigts gelés à cause de la roche, qui brûle aussi bien dans un sens que dans l’autre quand le vent est sec. Léa range son matériel sans gants. Elle dit qu’elle a posé une centaine de capteurs depuis 2018 et qu’elle a mal aux poignets le soir, mais que ce sont les meilleurs jours.
VI. Redescente
À mille trois cent mètres, un petit groupe ralentit pour identifier un saxifrage à fleurs jaunes accroché à une fissure rocheuse. Saxifraga aizoides. Espèce indicatrice de bord de ruisseau frais. Léa note l’observation. Sur le carnet, c’est la première fois que cette espèce est consignée pour le vallon de l’Estibète. Une espèce nouvelle pour la zone. Pas une nouveauté scientifique, juste une présence qui n’avait jamais été enregistrée ici. Elle dit que c’est précisément ça, le travail. Pas trouver l’inconnu, mais documenter le connu, là où il est. Sentinelle Refuges, c’est ce que ça voudrait être.
À seize heures, retour au parking. Trois capteurs en place, quatorze observations validées, une espèce nouvelle pour la zone. Léa range le matériel dans le coffre, pose les carnets sur la banquette arrière. Demain, elle saisira tout dans le système. Le premier relevé arrivera dans un an. Les capteurs ne disent rien tout de suite. Ils écoutent. Cela fait dix ans qu’on ne sait plus très bien écouter.